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Une journée bien ordinaire

Une journée bien ordinaire - Stef Perreault

Il y a des jours comme ça où rien ne va.

Tous les matins, je me lève à sept heures pétantes. Après avoir avalé mon litre de café noir en écoutant les infos, je prends une douche, je me rase, je m’habille à la hâte et je quitte prestement mon domicile pour rejoindre mon bureau.

Je travaille d’arrache-pied dix heures par jour, je mange au resto du coin d’un sandwich au jambon-beurre avec quelques collègues, et je rentre le soir chez moi épuisé, mais ravi de retrouver ma femme Hélène et mes enfants, qui m’attendent comme le messie pour me raconter leurs petits bobos et leurs exploits du jour. Ma vie est réglée comme du papier à musique, et ça me va bien.  

Mais pas hier. Non, hier le destin s’est mêlé de mon train-train habituel pour me faire vivre la journée la plus bouleversante et la plus décisive de toute mon existence.

Alors que je franchissais le seuil de la société qui m’emploie avec quelques minutes de retard, ma secrétaire m’informa que le Président nous avait convoqués dans l’amphithéâtre pour une réunion extraordinaire. Un peu embarrassé et plutôt stressé, je déposais ma sacoche à la hâte sur mon bureau et je filais rejoindre mes camarades.

Après trois-quarts d’heure d’un discours pathétique et condescendant sur la crise, et les difficultés financières qui pesaient sur nos têtes depuis quelques mois, il nous a annoncé de manière abrupte et sans un brin de compassion pour les pauvres pions que nous étions, que quatre cents d’entre nous seraient remerciés sous peu. Et pour enfoncer le clou, il a précisé que les plus jeunes seraient malheureusement les premières à partir. Je suis malheureusement de ceux-là.

Je n’en revenais pas. Et la journée ne faisait que commencer.

Les questions fusaient dans tous les sens et les voix montaient en puissance. On sentait gronder la colère et l’injustice dans chaque recoin de la salle. Certains dressaient le poing et s’exprimaient avec véhémence, d’autres se levaient en vociférant contre notre orateur. Moi, j’étais anéanti. Je n’entendais plus rien, si ce n’est un brouhaha incessant qui me força à m'échapper. 

J’avais l’impression d’étouffer. Ce que je venais de vivre me paraissait irréel. Depuis deux ans, je m’étais investi corps et âme dans cette compagnie à l’avenir prometteur, et aujourd’hui, on me virait comme un moins que rien.

Je suis descendu dans la rue pour retrouver mes esprits. Ma tête allait exploser. J’étais fou de rage et je détestais la terre entière. J’ai marché longtemps. Si longtemps qu’à un moment, j’ai réalisé que j’étais à deux pas de la maison. Fermer les volets, me mettre au lit et ne plus en sortir, c’est tout ce que je voulais, à l’instant même où j’ai mis la clé dans la serrure. Mais au moment où je poussais le battant, j’entendis des éclats de rire à l’intérieur de l’appartement. J’étais étonné, car théoriquement, à l’heure qu’il était, Hélène devait être dans le train en partance pour Québec et mon fils, chez ses grands-parents jusqu’au lendemain.

Je suis entré.

Ce fut la deuxième surprise de la journée. Hélène n’était pas seule. Il y avait Michel, un gars que je croyais être un ami. Il était là, la tenant dans ses bras, alors que je me trouvais dans le hall, sidéré. Je crois que je n’étais pas attendu. Je les ai regardés longuement, sans réagir.

Il était à peine midi quand j’ai jeté quelques vêtements dans une valise pour m’installer à l’hôtel. Hélène était désespérée. Elle a tenté en vain de se justifier après que j’ai mis dehors ce prétendu ami, qui avait osé me trahir avec l’une des personnes les plus précieuses que la vie m’ait donnée. Elle sanglotait, criait,  voulait me retenir. Mais je n’ai pas cédé.

Je suis parti.

Le ciel m’était tombé sur la tête une deuxième fois. Pas question de retourner au bureau. J’avais mal au ventre et une terrible envie de vomir. J’ai appelé un de mes amis qui habitait à Magog. Il m’offrait l’hospitalité aussi longtemps que je le désirais. J’ai pris ma voiture et j’ai roulé.

Quelques heures après, alors que Georges m’accueillait à bras ouverts, je suis allé dans le jardin et j’ai passé quelques coups de fil comme si rien n'était arrivé. Ma secrétaire qui se demandait où je me trouvais, mes plus gros clients, les ressources humaines, la comptabilité et… mon patron. C’est lui qui m’avait embauché. C’est lui qui recevrait le premier ma lettre de démission. Les services de livraison de courrier urgent sont faits pour ça. Je n’avais donc pas à me déplacer. Un coursier s’en chargerait.

Et c’est à ce moment précis que j’ai réalisé ce que je venais de vivre. J’ai pris ma tête entre mes mains et j’ai pleuré. J’étais tellement épuisé que je me suis endormi, à même le sol, dans l’herbe fraîchement coupée, sous le saule. Georges n’a pas tenté de me réveiller. Ce n’est qu’à la tombée de la nuit que j’ai émergé. L’odeur du thym et de la viande grillée chatouillait mes narines. Mon hôte avait préparé le repas.

Nous n’avons parlé de rien durant le repas. Georges fait partie de ces êtres discrets et respectueux qui ne se nourrissent pas des souffrances des autres. Et je lui en étais reconnaissant.

J’ai attendu presque une année pour rentrer chez moi. Hélène et les enfants me manquaient terriblement.

Même si au fond de moi, je savais que rien ne serait plus jamais comme avant, j’ai eu envie de pardonner. Je reprenais goût à la vie. J’avais trouvé un nouveau job dans une entreprise familiale. Le salaire n’était pas mirobolant, mais suffisamment confortable pour assurer mes maigres besoins.

J’étais prêt.

Quand j’ai sonné à la porte de notre appartement, elle a ouvert presque machinalement. Et, sans un mot, les larmes coulant sur ses joues à peine maquillées, elle s’est jetée dans mes bras.

Une belle journée allait commencer.

 

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Célibataire à mi-temps, professeur de français intérimaire, je me consacre à l’écriture de nouvelles depuis plusieurs années. Entre les remous de ma vie amoureuse, professionnelle et familiale ma vie est souvent chamboulée. Laissez-vous attirer par le charme de mes tribulations hebdomadaires.